Les zèbres, une nouvelle cible marketing

Je lisais récemment un avis sur la publication d’un nouveau livre sur les personnes à Haut Potentiel Intellectuel, que l’on appelle parfois HP ou parfois les zèbres. Bien que dans son livre « Les surdoués ordinaires »,  Nicolas Gauvrit prend, semble t’il (je ne l’ai pas encore lu), une approche résolument scientifique et démystifie les stéréotypes et les péjugés (pour ne pas dire les fantasmes) sur les HP, ce qui est bien nécessaire, je me suis demandé pourquoi encore un livre sur le sujet. Pas tant le sien, qui est probablement bien plus recommendable que de nombreux ouvrages de « vulgarisation » sur le sujet qui racontent un peu tout et n’importe quoi, transformant l’expérience personnelle de X en une vérité quasi scientifique.

Ce qui m’étonne finalement c’est que ces derniers temps, je vois un grand nombre de « produits » destinés aux zèbres. Conférences en tout genre sur le bien-être des HP, séances de thérapies de groupes, groupes de paroles, livres en tout genre, sur l’enfant HP, l’ado HP, l’étudiant HP, le professeur d’étudiant HP ou encore l’adulte HP. On me colle même parfois l’étiquette de psychologue ou psychothérapeute pour EHP alors que je ne fais clairement pas que cela et je vois de plus en plus souvent le « label » HP apparaître dans la liste des spécialité de certain(e)s collègues. Ne parlons même pas des gourous en tout genre qui reconnaissent un HP en 30 secondes et qui leur propose de rejoindre la communauté des génies incompris. En termes de marketing, le zèbre est devenu un groupe cible. A quand la certification « HP compatible »?

En quoi est-ce un problème, me direz-vous? En dehors du fait que certains augmentent clairement leur tarif pour les activités HP (ben oui, s’adresser au 2,2% de la population qui compose le haut du panier , ce n’est pas donné à tout le monde, ça mérite bien une compensation financière… ou pas), c’est surtout que ça donne une sorte de légitimité à une catégorisation qui n’a pas lieu d’être.

Déjà, si l’on demande une définition de l’intelligence aux 20 chercheurs les plus impliqués dans le domaine, on obtiendra probalement 20 définitions assez différente (je crois me souvenir qu’un journaliste a fait le test mais je ne retrouve pas l’article).

De plus, les outils psychométriques ne font pas ce qu’ils prétendent faire. On ne mesure pas l’intelligence. On peut mesurer une distance, une masse mais l’intelligence est un concept mal défini. On ne mesure que la performance a des tests impliquant des tâches (et donc, théoriquement des fonctions cognitives différentes). Ce sont donc des estimations de performances cognitives sur des échelles arbitraires. Ca vaut donc ce que ça vaut (une mesure de performance a des tâches qui impliquent des fonctions cognitives, cérébrales, particulières, du moins, sur base de ce que l’on en sait pour le moment mais qui ne représente pas l’intelligence de son ensemble, loin de là). De plus, ces mesures sont fortement influencées par l’entrainement, la concentration, l’état de fatique, l’envie de répondre, le stress, etc.

Bien sûr, les psychologues qui font de la recherche sur le sujets connaissent toutes ces limitations (enfin, ceux que j’ai rencontré). Elles sont d’ailleurs assez clairement explicité dans les manuels de passation des tests tels que le WAIS et le WISC.

Un psychologue qui connaît un peu le sujet ne donnera normalement pas une valeur mais un intervalle (qui couvre entre 10 et 15 points) tant les tests sont imprécis. De plus, on ne donne un QI global que si il est pertinent, c’est a dire qu’il y a une homogénéité des résultats dans les sous-tests (ce qui n’est pas souvent le cas).

Ensuite, on sait qu’on ne tient pas compte de toutes les dimensions possible de l’intelligence. Les dimensions musicales, créatives, psychomotrices et autres ne sont généralement pas évaluées. C’est principalement l’intelligence verbale et logico-mathématique qui est évaluée (et sur-représentée) tout en sachant que les tests, bien qu’étalonnés par pays et cultures, n’en son pas moins biaisés. Ca aussi, c’est un phénomène connu.

Notons aussi que le QI n’est pas une échelle vu que, de nos jours (pas comme à l’époque des tests de Binet), il représente le résultat relatif d’une personne par rapport à une moyenne normalisée (centrée sur 100, écrat-type de 15), que l’on appelle une Gaussienne. Donc, il peut y avoir plus de différences, en termes de performances cognitives, entre une personne obtenant 153 et une autre 155 qu’entre une personne obtenant 90 et une autre 110 à une des échelles.

Comme le suggère le modèle de Gagné, qui modélise la différence entre douance et talent, le tout n’est pas d’avoir de bonne capacités cognitives (un bon processeur), encore faut-il vouloir l’utiliser, la développer et la nourrir. Raisons pour laquelle en Belgique on préfère le terme de Haut-Potentiel à celui d’intellectuellement précoce (signifiant qu’il y a un moment ou la différence n’est plus perceptible) ou de Douance (car pour être doué, il faut utiliser ses fonctions).

A titre indicatif, déjà en 1920, Terman avait fait une étude sur le lien (ou plutôt son absence) entre le QI (tel qu’il était mesuré à l’époque) et la réussite sociale ou professionnelle (entre autre en utilisant le QI de prix Nobel).

Tout ceci pour dire que la notion de QI et surtout les tests psychométrique sans lesquels elle n’existerait pas, sont des outils destinés à des professionnels et dont la vulgarisation des résultats n’amène, visiblement, que des stéréotypes, des prédictions auto-réalisantes (dont des négatives), des étiquettes (qui enferment les personnes dans le un rôle qui correspond trop souvent au stéréotype) et pleins de fantasmes mais peu de vraies solutions pour les personnes évaluées.

Il me semble donc plus prudent de laisser ces chiffres et ces notions aux professionnels. Jusqu’à présent, personne n’annonce son score à une échelle de dépression de Beck aux autres, pourquoi le fait-on avec une échelle de Weschler? En général, personne n’essaie d’expliquer une inadaptation à l’école en fonction du taux de Cortisol dans le sang ou d’un niveau de testostérone. Personne ne vient vous dire « vous avez 300 nmol/L de cortisol dans le sang », ça explique que vous ayez du mal à écouter à l’école. Pourtant, on le fait avec le résultat de tests de QI dont ce n’est clairement pas la fonction et qui sont probablement bien moins pertinent comme explication que ne pourrais l’être la mesure du cortisol justement.

Faire passer un WISC (un test de QI pour enfant) n’est pas quelquechose d’anodin que l’on peut faire devant un écran de PC ni pour le plaisir. Personnellement, je ne fais pas de test avec qui que ce soit s’il n’y a pas une raison valable, c’est à dire que les résultats du tests me donneront un éclairage pertinent sur les difficultés que rencontrent mon patient et pourront guider sa prise en charge (ce qui, dans le cadre des tests de « QI », concerne généralement des problèmes d’apprentissages, des dys-quelque chose).

Quand j’ai des patients qui me disent que leur enfant a une phobie scolaire ou un problème d’attention ou encore de discipline, ce n’est pas dans un rapport de WISC (surtout si la personne faisant l’évaluation ne prend pas la peine de donner le contexte de l’examen ni comment il s’est déroulé en termes comportementaux et psychosociaux) que je vais trouver un indice.

Par contre, savoir que des enfants de 6 ans peuvent avoir une compréhension du monde qui dépasse celle de certains adultes mais qu’ils sont probablement bien moins capable de gérer l’impact émotionnel que cette compréhension implique, ça c’est utile. Savoir qu’un enfant peut avoir une perception des risques et des événement qui est bien plus fine que celle de certains adultes, ça permet de ne pas les catégoriser (catégoriser étant déjà une bétise en soit) l’enfant dans les psychotiques ou les paranoïaques (c’est du vécu!).

Travailler en utilisant l’étiquette « HP » ou « Zèbre » est, il me semble, une erreur, car l’étiquette devient l’arbre qui cache la forêt. Chaque individu est différent et le fait qu’une personne possède des capacités intellectuelles supérieures à la moyenne (ce qui n’est pas une maladie, rappelons-le, raison pour laquelle on ne parle normalement pas de « diagnostiquer » des HP) n’explique pas à lui tout seul les éventuels problèmes affectifs, sociaux, méta-physiques ou autres. C’est un fait non-négligeable mais non-suffisant. D’ailleurs, cela n’aurait pas de sens face aux grand nombre de personnes « HP » qui vont aussi bien que le reste de la population (voir même mieux, statistiquement).

Et voilà un article de plus dans la section « Haut-Potentiel » de ce blog :o) (et oui, il semblerait qu’il y ai une demande pour la section)

 

Le temps, notre meilleur ennemi

Cela fait pas mal de semaines que je n’ai plus alimenté ce blog. Je n’avais pas le temps. C’est du moins ce que je me disais. Après me l’être dit plusieurs fois, je me suis souvenu que le temps n’existe pas en soi et que ne pas avoir le temps n’est qu’un abus de langage.

Le temps est un concept, très approximatif nous dirait probablement un physicien, pour parler de cette 4ème dimension dans laquelle nous évoluons en permanence. Nous ne pouvons pas le prendre, nous ne pouvons pas le perdre, il ne peut pas être beau ou mauvais, ni difficile ni doré. On ne peut pas arrêter le temps, on ne peut pas le remonter (enfin, pas que je sache), le temps est la dimension sur laquelle nous n’avons aucun contrôle. Le temps est, simplement.

Ce sur quoi nous avons du contrôle, c’est ce que l’on fait de ce temps. Ce temps qui est, en ce qui nous concerne, fini. Nous existons dans le temps au moment de notre conception et nous en sortons une fois que nous mourrons (du moins du point de vue de l’être humain. Si l’on parle des molécules ou des atomes qui nous composent, ils existaient avant et existeront après nous mais changent sans arrêt, j’en reparlerai a un autre moment). Le temps, notre temps (on peut être possessif de temps à autre), est et ce qui importe, c’est ce que l’on fait (ou ne fait pas) pendant que le temps « avance », inexorablement. On peut le consacrer à quelqu’un, à une activité, on peut le laisser passer, ce qui signifie qu’on le passe à ne rien faire (ce qui n’est pas réellement le cas, on fait toujours quelque chose tout comme on communique toujours même si on ne le veut pas) ou plutôt qu’on le passe à faire quelque chose que l’on ne contrôle pas.

Bref, quand je dis que je n’ai pas le temps, c’est faux. Le temps est là, quoi que je fasse, c’est juste que j’ai décidé de consacrer une partie de l’espace-temps que j’ai à ma disposition à autre chose qu’à ce que j’estime que j’aurais dû faire. Est-ce que cela veut dire que je n’aurais pas dû faire ce que j’ai fait et plutôt dû faire ce que je n’ai pas fait? Probablement pas. C’est juste qu’à un moment mes priorités ont été différentes ou que j’ai peut-être perdu de vue certaines de mes priorités, emporté par l’automatisme de ma vie minutée. Car, si le temps n’existe pas, s’il n’est pas palpable ni visible, ce concept n’en a pas moins un impact énorme sur nos vies.

Nous l’avons divisé, arbitrairement, pour mieux l’appréhender. Une année est le temps nécessaire à la rotation de la terre autour du soleil (enfin, à quelques minutes près), la journée le temps d’une rotation de la terre sur elle même, un 24ème de la journée égale une heure, etc. Grâce à l’horloge atomique, chaque seconde n’est plus que l’équivalent de quelques 9 milliards de transitions d’état d’un atome de Césium 133.

Si nous avons divisé le temps pour mieux l’appréhender, c’est néanmoins cette division du temps qui nous contrôle maintenant. Nous ne nous levons plus avec le soleil mais bien parce que notre réveil ou notre téléphone nous signale qu’il est l’heure de se lever. Pas notre corps, pas notre tête, pas le soleil ou le chant du coq, non, cet arbitraire extérieur qu’est l’heure du moment et du lieu où nous sommes.

Jusque là, ce n’est pas pour l’impact que cela à sur notre métabolisme ou même sur notre humeur que j’en fais un article, du moins, pas aujourd’hui (chaque chose en son temps, ai-je envie d’écrire). Après nous être réveillé, nous « courons contre le temps » pour effectuer un certain nombre de tâches dans le délai imparti: se lever, se nourrir (éventuellement), réveiller le reste de la famille (le cas échéant), se doucher, s’habiller, préparer ses affaires, déposer les enfants avant telle heure, aller au travail, prendre un moyen de transport (à l’heure), être présent aux réunions (à l’heure aussi), manger (entre midi et 14h), reprendre ses réunions ou son travail, fournir un rapport pour 16h, terminer une maquette pour 17h, être à l’école ou à la garderie avant 18h et mettre les enfants au lit avant 20h30 pour pouvoir éventuellement regarder le film du soir ou faire un peu de repassage, de lessive, de vaisselle, de rangement ou je ne sais quelle autre tâche ménagère.

Combien d’échéances avez-vous sur une journée? Comment vivriez-vous sans horloge, sans montre, sans agenda? Et si le jour de repos n’était pas le samedi et le dimanche mais quand on en a besoin, qu’est-ce que cela changerait? Et si les travaux à faire devait l’être pour le moment où ils seront fait? Plus d’échéances! La terre s’écroulerait-elle?

Vous allez-me dire que je suis un anarchiste, un révolutionnaire, que bien d’autres se sont lancé sur ce chemin. Mon but n’est pas d’exiger de changer l’organisation du monde, loin de là mais bien de vous faire remarquer comment ce monde, notre monde, votre monde, est réglé par le temps. Dans un article précédent j’avais relaté l’expérience de Darley et Batson (1973) qui montrait l’impact qu’avait la « pression » du temps sur l’expression de nos valeurs. Sous la « pression » du temps (c’est là que je vous rappelle qu’il n’y a rien de tel si ce n’est ce que nous imaginons et l’importance que nous, en tant que société, attribuons au fait de faire les choses dans certaines limites de temps. La pression vient de la peur de ne pas atteindre les espérances de notre société), nous ne sommes plus ce que nous voulons être, nous devenons, comme des animaux stressés et apeurés, agressifs, égocentriques et peu soucieux des autres. Regardez comme les gentils parents que nous sommes, soucieux du bien être de nos enfants, pouvons devenir des monstres d’agressivité pour arriver « à temps » à l’école puis au travail. Dans l’article précité, vous retiendrez peut-être aussi l’impact du temps sur cette mère de famille qui décida, finalement, de vivre l’instant présent.

Donc, si nous n’avons pas le temps, c’est probablement parce que nous voulons faire trop de choses. Et c’est normal, nos vies sont fort remplies, trop remplies, à un point tel que le moindre imprévu exige une « compression » du temps. Parfois, nous devons apprendre à dire « Non » aux autres pour ne pas accepter trop de choses et souvent, nous devons apprendre à dire « Non » à la personne la plus exigeante que nous connaissons: nous-même. Mais parfois, nous préférons avoir trop de choses à faire pour être sûr de ne pas nous retrouver sans rien à faire. Il est étonnant qu’il nous soit parfois si difficile de s’imaginer ne rien faire (Regarder la télévision ou lire un livre, ce n’est pas ne rien faire. Même rêver éveiller c’est faire quelque chose)

Le temps est fini. Quand nous serons mort, ce ne sera plus notre problème. D’ici là, nous n’avons qu’une vie. Que voulez-vous en faire? Qu’est-ce qui est le plus important pour vous? Ce ne sont pas des questions pour lesquelles nous avons généralement des réponses. Nous n’avons pas pris le temps pour cela. Pourtant, ne sont-elles pas fondamentales? Quand je « n’avais pas le temps » d’écrire sur ce blog, j’ai malgré tout pris le temps de mettre à jour mon questionnaire des valeurs et d’ajouter des explications pour vous aider à trouver des réponses à ces questions. Il est disponible ici, si vous voulez prendre ce temps pour vous après avoir pris le temps de lire cette longue prose (et je vous en remercie).