De la construction sociale de la maladie mentale

Les lecteurs réguliers de ce blog auront certainement noté que je suis un partisan de l’approche constructiviste. Pour ceux qui, comme moi, ont du mal à digérer le vocabulaire de la philosophie des sciences (l’épistémologie) et à retenir ses nombreux concepts, le constructivisme est, et je résume fortement, une approche de la connaissance qui présuppose que notre connaissance du monde, et donc de là de toute vérité, est dépendante du sujet. Pour le dire autrement, nous ne pouvons avoir accès à la réalité du monde mais bien uniquement à une représentation de celui-ci qui est donc construite par chacun et influencée par sa culture, ses présupposés, ses théories, etc. En conséquence, nos idées peuvent créer une réalité, ou du moins, ce qui est le plus proche d’une réalité pour nous. Ce concept fut très brillamment utilisé dans le célèbre film des frères Wachowski, The Matrix.

Une patiente m’a soumis le texte d’une conférence d’Isabelle Stengers, professeur de philosophie à l’ULB sur les « usagers: hobbies ou création politique ». Elle y pose la question  de l’impact du « Disease-mongering » sur les groupements d’usagers. Ce terme de Disease-mongering pourrait être traduit par vendeur/créateur de maladie. Je ne vais pas vous faire une lecture de l’article (il est disponible ici: http://www.ethnopsychiatrie.net/stengusagers.htm) mais j’aimerais en extraire quelques réflexions ou plutôt vous faire part de celles qu’il m’a inspiré ou rappelé.

D’abord, il nous rappelle les risques liés aux diagnostiques, aux étiquettes. Donner un nom à une situation, à un état, c’est déjà la réduire, la simplifier à un plus petit dénominateur commun qui ne peut en donner une image correcte. C’est donc aussi, modifier cette réalité, cet état. Modifier la perception que l’on en à mais probablement aussi modifier l’état observé (c’est ce que nous rappelle une des conséquences du principe d’incertitude d’Heisenberg, on ne peut observer un phénomène sans l’influencer) ou ce que l’on pourrait appeler une co-construction dans l’intersubjectivité de la réalité. Ce phénomène est aussi mis  en évidence par l’observation de l’effet Rosenthal (ou pygmalion) qui nous montre comment nos croyances peuvent influencer nos comportements et celui de notre entourage, que ce soient des élèves ou des rats de laboratoire. Mettre une étiquette, émettre un diagnostique, est donc un acte fort, rempli de conséquences.

De là, on peut se demander aussi pourquoi des groupements d’usagers (ou aussi de « malades ») veulent absolument être reconnus comme tels. Cette recherche de reconnaissance, qui peut être porteuse de sens, d’un sens co-construit avec la société et ses experts en maladies, est aussi probablement une des conditions de leur enfermement dans cet état, cette situation, cet usage, cette maladie. C’est en tout cas ce que remarquait Sylvie  Tordjman dans un article sur les enfants à haut-potentiel que je vous soumettait il y a quelques mois (ici). L’étiquette peut nous enfermer dans une réalité (une perception de la réalité) qui ne laisse pas suffisamment de place au bien-être de l’individu.

Ce mécanisme de co-construction de la réalité du symptôme et du mal-être est probablement à l’œuvre dans toute les relations thérapeutiques. La relation thérapeutique salutaire est probablement celle qui amène le patient à construire (ou plutôt co-construire, avec le thérapeute ainsi qu’avec son entourage) une nouvelle réalité qui lui soit plus favorable.

Que ce soit par la métaphore en hypnose, la méditation, l’association libre et la reformulation ou le recadrage en thérapie psychodynamique, les tâches thérapeutiques en systémique ou la défusion et le travail sur les valeurs en ACT (voire même par les interprétations de la réalité que peuvent donner l’astrologie ou la kinésiologie), la thérapie est un espace de reconstruction, de co-construction de la réalité.

Si l’on accepte ces prémisses, on comprend mieux encore l’importance de la relation thérapeutique, des croyances, des affinités et des représentations, dans le chemin vers un mieux-être (notion subjective elle aussi) ou plutôt la création de ce mieux-être. Il reste néanmoins important de rester conscient des limites de notre perception de la réalité et de nos connaissances. C’est cette connaissance de nos limites, des règles du jeu pour utiliser une métaphore, qui est notre clé pour plus de liberté.